L’histoire du Jean Bart commence par une intuition presque folle : celle de faire revivre à Gravelines un vaisseau de guerre du XVIIe siècle, symbole de la grande marine de Louis XIV. Un bateau disparu, entièrement en bois, dont il ne reste aujourd’hui que quelques vestiges au fond de la mer… À l’origine du projet, Christian Cardin, ingénieur hydrogéologue. Au début des années 1980, il mène des recherches sous-marines au large de Saint-Vaast-la-Hougue. Il sait qu’une grande bataille navale s’y est déroulée en 1692. Il est convaincu que des géants des mers reposent encore sous les flots. Il part à leur recherche et… les retrouve. Entre 1982 et 1985, six épaves majeures sont identifiées : d’anciens vaisseaux de ligne coulés lors de la bataille de La Hougue, un affrontement décisif dans l’histoire maritime européenne. Ces fouilles, parmi les plus importantes menées en France après Trafalgar, livrent une mine d’informations. Une aventure scientifique, mais aussi une révélation. Car très vite, Christian Cardin imagine aller plus loin : ne pas seulement étudier ces navires, mais en reconstruire un, véritable, bâti selon les techniques de l’époque. Un projet global, mêlant patrimoine, histoire, transmission et développement touristique.
Un chantier hors normes
Pour donner corps à ce rêve, l’association Tourville voit le jour en 1992, en hommage à l’amiral qui commandait la flotte française lors de la bataille. Le choix de Gravelines s’impose naturellement : la proximité de Dunkerque, ancien arsenal militaire de Louis XIV, la présence des fortifications Vauban, et ce lien unique entre la terre et la mer. En 2002, la première pièce de quille du Jean Bart est posée. Depuis, le chantier avance, patiemment. Reconstruire un vaisseau du XVIIe siècle n’est pas une mince affaire. À l’époque, près de 600 charpentiers de marine travaillaient quotidiennement à sa construction pendant trois à quatre ans. Aujourd’hui, ils sont quatre. À cela s’ajoute une autre difficulté : aucun plan technique détaillé n’existe. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, la construction navale reposait sur le compagnonnage et la transmission orale du savoir. Seul document de référence, l’Album de Colbert, daté de 1670, reste insuffisant à lui seul. Ce sont les épaves découvertes à La Hougue, étudiées avec le DRASSM, qui permettent de compléter les données. En croisant recherches archéologiques, études historiques et outils numériques modernes, les équipes parviennent à reconstituer les formes du navire.

Un géant en train de naître
Aujourd’hui, le Jean Bart est donc en chantier. À terme, il sera un vaisseau de premier rang armé de 84 canons, capable d’accueillir jusqu’à 700 hommes à bord. Il grandit peu à peu, sous les mains expertes des charpentiers de marine. Lors de la visite du village artisanal, le choc est immédiat. À la forge d’abord, où l’on découvre des clous forgés à l’ancienne, certains atteignant cinq mètres de long. Puis vient la maquette au 1/15e… avant de se retourner vers la structure réelle. Et là, tout prend sens. La coque s’élève jusqu’au premier pont d’artillerie. Tout ce que l’on voit aujourd’hui sera, demain, sous la ligne de flottaison. Et pourtant, l’espace est immense. Vertigineux. Une véritable cathédrale maritime. À l’intérieur, les charpentiers travaillent actuellement sur le premier pont de soute. On imagine la vie à bord, les 150 marins nécessaires rien que pour manœuvrer !

Une passion transmise
Le virus de la mer, Christian Cardin l’a transmis à son fils, Jean-Édouard, aujourd’hui directeur de l’Espace Tourville et charpentier de marine. Autour de lui, une équipe de passionnés, mais aussi de jeunes apprentis, parfois compagnons du devoir, qui se forment à une spécialité rare : la charpente navale et son travail de courbes complexes. Les bois proviennent exclusivement de forêts régionales gérées par l’ONF. Du chêne, choisi parfois arbre par arbre. Chaque pièce est unique. Chaque geste compte. Vingt-trois ans après le début du chantier, nul ne sait encore quand le Jean Bart prendra la mer. Mais peu importe, finalement. Car l’expérience proposée à l’Espace Tourville dépasse largement la finalité du navire. Visite libre ou guidée, échanges avec les artisans, espace muséographique, vidéo immersive, animations pour les enfants… Tout concourt à faire de cette découverte un moment à part. Et pour prolonger l’aventure, la Taverne du Jean Bart accueille les visiteurs autour d’une cuisine généreuse, entièrement faite maison. Quand on quitte le site, une chose est sûre : on ne repart pas indifférent. Le Jean Bart n’est pas encore un navire. C’est un rêve en train de prendre forme. Et peut-être est-ce justement ce qui rend l’expérience si bouleversante.
—
ESPACE TOURVILLE
135, route de Calais à Gravelines
Tél. 03 28 21 22 40
Un deuxième navire à l’Espace Tourville
Depuis quelques semaines, un nouveau voisin est venu enrichir le site : La Licorne, réplique d’un vaisseau commandé par Colbert en 1669. Venue de Belgique par la voie
d’eau, elle a rejoint le village artisanal de Gravelines comme une évidence, prolongeant l’immersion dans l’univers maritime du XVIIe siècle.
Les fortifications de Gravelines
Prenez aussi le temps de découvrir les fortifications de Gravelines. À pied, à vélo ou même sur l’eau, elles se dévoilent sous différents angles. L’embarcadère Vauban Promenade propose notamment des balades en barque à rames, en pédalier ou en bateau électrique. Une manière originale d’explorer l’œuvre de Vauban, dans la seule ville de France dont les remparts sont entièrement entourés d’eau !

Publié le 06 février 2026